Trajectoires de soins orthopédiques et pluralisme médical dans les cas de fractures à l’Hôpital Central de Yaoundé

Yvan Dieudonné Dieudonné BIZOLE BALEPNA
Santé publique, Université de Yaounde I
January, 2019
 
Medecin de santé publique
PhD candidate
 

Abstract

Introduction. Les itinéraires orthopédiques représentent l’ensemble des systèmes de représentation de la santé et de la maladie intervenus dans les choix effectués par un individu dans son recours aux soins en matière de chirurgie orthopédique et de traumatologie. Au fil du temps, la cohabitation de différents paradigmes cognitifs et culturels a considérablement influencé les pratiques thérapeutiques dans nos sociétés. Ce qui a favorisé l’émergence de nouveaux modèles de soins et la diversification des itinéraires orthopédiques. Dans un tel contexte, le pluralisme médical s'est imposé comme une réalité incontestable dans la plupart des pays africains à l’instar du Cameroun, notamment à cause de la mauvaise organisation des services de santé de première ligne.
Méthodologie. Il s’agit d’une étude mixte avec des composantes qualitative et quantitative (descriptive transversale). Elle a duré dix mois (du lundi 2 octobre 2017 au mardi 31 Juillet 2018), avec une période de six ans (entre 2012 et 2018) dans les services de chirurgie orthopédique et de traumatologie de l’Hôpital Central de Yaoundé. Ont été inclus les dossiers médicaux complets de patients victimes de fractures de l’appareil locomoteur, indépendamment du siège ; et exclus les cas de malformations congénitales. Les patients étaient rappelés puis interrogés dans le cadre des entretiens permettant de décrire leurs trajectoires de soins orthopédiques et de déterminer les motifs d’adoption ou de changement des recours.
Résultats. L’échantillon était constitué de 214 patients, avec une nette prédominance masculine (sex-ratio de 2,6). L’âge médian était de 39 ans, et 75% de patients étaient âgés de moins de 48 ans. La biomédecine a été le système de soins le plus adopté en première intention avec notamment des recours directs aux chirurgiens orthopédistes (48,6% des premiers recours) motivés par la gravité des fractures (75% des motifs de recours à la biomédecine). L’automédication était de trois types : médicamenteuse (consommation d’AINS et d’écorces traditionnelles), par appareillage (usage de cannes anglaises et artisanales) et via la pose d’attelles de fortune par des profanes généralement présents sur les lieux de l’accident. Elle a constitué 44% des premiers recours, du fait de l’accessibilité des matériaux utilisés dans la confection des attelles de fortune non loin des sites des accidents (91,5% des motifs de recours à l’automédication).
Tous les patients avaient opté pour aumoins deux recours dans la prise en charge de leurs fractures. Ainsi, l’ethnomédecine était le système de soins le plus adopté en deuxième intention (57% des cas) exclusivement à travers des recours directs chez des masseurs traditionnels et principalement en complément des ostéosynthèses faites lors des recours ultérieurs à la biomédecine (60,7% des recours à l’ethnomédecine). La biomédecine quant à elle n’était que le deuxième modèle de soins le plus sollicité en deuxième recours juste derrière l’ethnomédecine, majoritairement à cause de l’inefficacité des recours précédents (72,2% des motifs de recours à la biomédecine). Par ailleurs, l’automédication a été sollicitée en deuxième recours à travers la prise d’AINS (40% des cas d’automédication), l’usage de cannes artisanales (25%), des écorces traditionnelles (20%) et des cannes anglaises (15%).
Environ 59,8% des patients n’avaient systématiquement pas adopté de troisième recours. En revanche dans 16,8% des cas, la biomédecine a été sollicitée en troisième intention à cause de la faible satisfaction des précédents recours. L’ethnomédecine quant à elle a principalement été adoptée en complément des thérapies instituées dans les recours précédents, par des patients non pas mécontents des résultats thérapeutiques obtenus, mais soucieux d’apporter une aide supplémentaire à leur édifice thérapeutique à travers des massothérapies chez des professionnels de la médecine traditionnelle.
Conclusion. La biomédecine et l’ethnomédecine ont été les systèmes de soins les plus adoptés respectivement comme premier (52,3%) et deuxième recours (57%). Toutefois l’automédication a représenté près de la moitié des premiers recours principalement en raison d’une meilleure accessibilité géographique et financière. La biomédecine a été le recours le plus sollicité en troisième intention (16,8%) notamment à cause de l’inefficacité des thérapies alternatives, apparaissant de ce fait comme un ultime recours thérapeutique vers lequel les patients optaient afin de retrouver le facteur guérison. Tout constat fait, les itinéraires thérapeutiques sont très erratiques, signant par conséquent une indécision dans l’élaboration des trajectoires de soins et une incapacité à poursuivre un unique type de recours. Dans ce contexte, le pluralisme médical émerge considérablement dans un système sanitaire où le secteur biomédical semble à priori dans l’incapacité d’absorber la totalité de la demande des soins orthopédiques. Ce pluralisme médical ondoyant qui, à l’entame des parcours de soins est vertical pour progressivement prendre une forme horizontale dans le cadre des médecines complémentaires, traduit inexorablement la nécessité d’organiser les services de santé de première ligne au Cameroun.


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